À Ouidah, la première trace de la civilisation des tchechs

Site archéologique du Jardin d'Essai


Le site archéologique du jardin de Ouidah vient d'être restauré par la mission Lixe, qui a pu établir précisément l'origine et l'histoire de ce parcours initiatique de la civilisation des tchechs.

Alors que la civilisation s'est établie à Ouidah au 5e millénaire, ce site est daté du début du siècle. Cela confirme encore une fois l'existence des tchechs à l'époque moderne et encore aujourd'hui. Ces amant.es sont parmi nous de manière souvent invisible, cachée.


Au début du siècle, au même moment que la construction de la villa Ajavon, les tchechs ont transporté six pierres de granite, les okutas, de Dassa à Ouidah. Ces pierres viennent des 41 collines de Dassa-Zoumé. Elles ont permis au peuple Idashaa de se cacher et survivre à l'époque de l'esclavage. Ce sont des pierres refuges. Les tchechs, persécutés par une société patriarcale et homophobe, ont choisi de perpétuer la puissance de protection de ces pierres en construisant un chemin d'initiation.


Les nouvelles personnes qui arrivaient dans la communauté devaient parcourir ce chemin et accomplir des rituels sous forme d'épreuves pour ressentir en soi-même la puissance des amant.es.


La mission précise ici que la plupart des objets et des traces des rituels autour de ces pierres ne sont plus visibles, le site ayant été pillé pendant la période de colonisation et beaucoup d'objets ont disparu.


Première pierre : le désir

Le voyage d'un.e initié.e ne se fait que la nuit, lorsque "la lune est courbée comme le galbe d'un sein". Le voyage pouvait se faire seul, à deux ou en groupe.

Cette pierre est la première étape du voyage. Elle représente les premiers émois et l'incandescence du désir. Ces feux intérieurs sont les premiers liens entre les membres de la communauté.


Rituel : La pierre était parée de grands colliers de chanvre, auxquels pendaient des amulettes en forme de doigts. Autour de la pierre étaient disposées des nattes de jonc. On s'asseyait ou s'allongeait pour se laisser aller à des rêveries. Une partie du corps, la main, la jambe ou le pied devait être en contact avec la pierre. Celle-ci était chargée du désir des ancien.nes et transmettait cette chaleur. La pierre représente une mémoire du désir dans la civilisation des tchechs. Les nouveaux désirs étaient absorbés par la pierre en retour, pour les suivant.es.


Deuxième pierre : la chair, la pierre, les épines

Après le premier rituel du désir, on arrive à la pierre de l'amour. La pierre est allongée à l'ombre des feuillages qui l'enlacent. Elle attend les arrivant.es. Autour étaient disposées des bougies bleues-vertes.


Rituel : Cela consistait à ne faire qu'un. La pierre enveloppe et traverse l'initié.e, les branches se courbent pour érafler la chair, la cire fondue fusionne les éléments entrelacés. Les jambes épousent le granite. À l'ombre du monde, l'orgie glisse dans un temps suspendu. Après l'amour, une tendre nuit ou quelques minutes d'éternité.

Ce rituel est celui de la première fois. Au réveil, l'initié.e fait face à un choix : continuer la route périlleuse du désir, ou rebrousser chemin. Une sortie discrète sous les feuillages permettait de rejoindre la route tracée.


Troisième pierre : méditation

Cette étape est une descente heureuse et toute en questionnement. Les doutes et les certitudes se mélangent. Les envies et les énergies se canalisent. Le chemin de l’initié.e se lève au-delà du parcours, se fond dans les feuilles, enlace les branches, s’évanouit dans l’infinité du ciel, sous un soleil ardent jusqu’à la rencontre du calme d’une demi-lune radieuse.


Rituel : L’initié s’adosse à la pierre, s’assoit ou se met debout, se fige ou rôde autour, pour réfléchir, ressentir, repenser, s’impatienter, se retrouver, comprendre, s’imprégner de ces moments qui ouvrent les portes à une suite excitante et incertaine.

La tête vidée et le corps léger, l’initié.e reprend son chemin vers les codes et les coutumes.

Quatrième pierre : la tondeuse

La pierre était entièrement parée de lames formant une robe aiguisée qui brillait au clair de lune. Dans la route vers la communauté, le passage des cheveux était rituel.


Rituel : On faisait don d'une partie des cheveux à la pierre et à la terre en échange de sa protection. Les amant.es pouvaient prendre une des lames et se couper une partie, ou se raser. Les cheveux étaient ensuite enduits de sang et déposés sur la pierre. Sa chaleur fixait ces centaines de passages qui formaient une nouvelle robe velue.

Cette étape est celle où les initié.es s'apprêtent pour se rejoindre et finir le parcours ensemble. Les lames utilisées deviennent bijoux et les feuilles autour, des extraits de parfum dont on se badigeonne le corps. Le torse nu, la route vers la cinquième pierre s'entame.


Cinquième pierre : la danse

Les initié.es rejoignent les ancienn.es après avoir parcouru le plus long chemin, que la hâte des retrouvailles rallonge. Ce rituel se fait en groupe pour célébrer le monde d'après.


Rituel : La pierre constitue la quête de l'anti savoir, c'est-à-dire toutes ces choses que l'on découvre sur soi, sur nos relations, sur des vérités qui n'ont jamais été transmises. Cette conscience s'accompagne parfois de colère contre un monde façonné par la binarité, la violence, l'exploitation, la domination, qui met à la marge et opprime tout ce qui ne se conforme pas à son cadre. Le corps des tchechs, ayant grandi dans ce monde, est aussi habité par ces schémas qui lui collent à la peau.

Le rituel est une purification pour se libérer de ce manteau trop épais qui ralentit la danse de l'initié.e.

Autour de la pierre étaient disposés des livres de la société qui participent au conditionnement des corps, à une seule forme de connaissance, qui a notamment servi à justifier l'idée d'une partie du monde civilisée et l'autre, sauvage. Ici, une partie des livres du savoir étaient brûlés et l'on dansait autour du feu jusqu'à atteindre un niveau de transe. D'autres étaient froissés dans des gestes de convulsions, d'extase. Quelques-uns de ces livres ont été retrouvés.

La danse peut durer des nuits.


Dernière pierre : la mémoire

La pierre était au centre d'un bassin d'eau de pluie naturel, dans lequel des bouteilles à la mémoire des disparu.es tapissaient le fond. Certaines de ces bouteilles ont été retrouvées et exposées actuellement au Musée de Ouidah. Mais la plupart d'entre elles sont introuvables.


Rituel : Le rituel consistait à entrer nu.e dans l'eau, s'immerger pendant quelques minutes pour s'imbiber de l'histoire de la communauté. De l'histoire de la lutte, des autres qui n'ont pas survécu. C'était une manière de prendre conscience du choix de vie qui nous attend, et

de la réincarnation comme un cycle infini. Les jeunes plantes d'un vert éclatant qui poussent autour de la pierre sont la forme vivante de cette boucle.

À la fin du parcours, le cercle se referme et le groupe retrouve la pierre du désir : le lien invisible et puissant qui relie la communauté et la fait vivre à travers les siècles.



Le Jardin d'Essai est ouvert tous les jours de 9h à 18h, l'entrée est gratuite

Du jeudi au dimanche de 16h à 18h, les médiateurs du Musée de Ouidah proposent une visite guidée de l'exposition.

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