Manité, 2004, Peinture acrylique et collage sur toile, Bruce Clarke
Manité, 2004, Peinture acrylique et collage sur toile, Bruce Clarke

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Attrition works best, Série Les boxeurs, 2011, Peinture acrylique et collage sur toile, Bruce Clarke
Attrition works best, Série Les boxeurs, 2011, Peinture acrylique et collage sur toile, Bruce Clarke

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The games begin, Série Les boxeurs, 2011, Aquarelle et collage sur papier, Bruce Clarke
The games begin, Série Les boxeurs, 2011, Aquarelle et collage sur papier, Bruce Clarke

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Manité, 2004, Peinture acrylique et collage sur toile, Bruce Clarke
Manité, 2004, Peinture acrylique et collage sur toile, Bruce Clarke

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L’impensable, 2005, Aquarelle et collage sur papier, Bruce Clarke

Le LAB de Cotonou présente, à partir du 30 avril, une exposition de Bruce Clarke, dont les oeuvres sont issues de la collection Zinsou. 

Depuis la lutte anti–apartheid jusqu’au travail avec la société civile et les institutions rwandaises sur le mémorial du génocide, Bruce Clarke mêle engagement et esthétisme.

 

« Plastiquement, je pars de fragments déchirés, de papiers divers, de journaux, d’affiches, et je les travaille, les triture, les imprègne de couleurs. Mots et couleurs, mots et images s’intègrent alors et se recomposent sur la toile. Les textes n’ont pas forcément de lien immédiat avec les images, les uns n’illustrent pas les autres, je ne commente pas, je recompose à partir d’une ‘mise à plat’ de la figure. Les documents sont issus d’un certain contexte qui explicite aussi la place des médias, de la presse, des images télé et tout ce qui nous assaille journellement et ils se trouvent ensuite transformés et replacés dans un autre contexte qui est avant tout une toile montée sur châssis.

 

Mes œuvres évoquent un certain nombre de situations de l’histoire plus ou moins contemporaine. Ce n’est pas avec une œuvre d’art qu’on change le monde. L’essentiel est pour moi de reconnaître les forces contre lesquelles il faut se battre. »

 

L’artiste sud-africain nous offre son œuvre comme un tremplin à la réflexion, mettant ainsi l’art au service de la pensée, en poussant le spectateur à se questionner librement sur des principes fondamentaux. L’art, pour Bruce Clarke est un moyen privilégié de s’exprimer, d’informer et de porter un regard sur le monde qui nous entoure en suscitant une interrogation, une pensée. Comme un arrêt sur image, l’œuvre est là pour poser une question, son travail suggère plus qu’il ne dévoile, ne laissant pas de place à l’indifférence. Plus que jamais, le spectateur est actif et libre devant l’œuvre, se réappropriant ainsi sa propre histoire.

Cliquez sur l'icône, pour télécharger le livre Avec Bruce Clarke des éditions de la Fondation Zinsou

L'identité et les identités

Emilie Zinsou

« Définissons Bruce Clarke.

Bien. Rien que de très simple finalement.

 

Bruce Clarke est un artiste.

Partons d’une hypothèse simple : l’artiste s’exprime sur la toile, il est donc peintre.

Ses toiles, des plus imposantes - qui couvrent un mur entier et frappent dès le premier coup d’œil - aux plus petites - que l’on observe longuement, de près, de loin, pour en tirer tout le sens - nous parlent dans un langage qu’on croit d’abord maîtriser. Dire de Bruce Clarke qu’il est peintre n’est pas mentir, le cartel en témoigne (acrylique et collage sur toile, aquarelle et collage…) ; dire qu’il peint des œuvres figuratives agrémentées de textes qui orientent le spectateur quant à leur contenu revient à présenter les œuvres dans ce qu’elles ont de plus reconnaissable et de plus immédiat.

 

Mais alors a-t-on tout dit ? 

 

Bruce Clarke peint mais il ne se contente pas de cela : il crée des affiches, il crée des installations, il travaille avec des écrivains, des poètes, des journalistes, et même ses toiles « classiques » expriment bien plus qu’une simple figuration picturale. Planté devant « Manité » ou « Life is war » on parcourt la toile des yeux, on s’interroge. Peu à peu on distingue les « couches ». Couches de textures et de matériaux divers – peinture certes, mais aussi papiers, photos, journaux… - et couches de sens. S’agit-il d’un homme, d’une femme, d’une douleur physique, d’un constat social ? L’artiste devient auteur, interrogateur. On sort des codes de la peinture que l’on croit connaître et on entre dans la figuration critique : s’interroger sur sa technique c’est déjà s’interroger sur ce à quoi l’auteur l’emploie. L’esquisse, la peinture, le collage, la création achevée… tout ce processus engendre bien plus qu’un simple tableau, tant dans sa réalisation matérielle que dans la réflexion dont il naît. 

 

Les œuvres de Bruce Clarke, nées d’une démarche en constante évolution, sont pourtant si différentes entre elles qu’elles justifieraient plutôt, pour leur créateur, la dénomination de « plasticien ». Mais là encore, le mot n’embrasse pas pleinement la réalité de l’artiste. 

Si, comme il le dit lui-même, on crée d’abord pour la beauté, pour faire vivre une certaine conception plastique, une vision esthétique, on crée aussi pour le sens. Et le sens de ses œuvres, d’une étape de sa création à l’autre, d’un projet au suivant, se précise et s’affirme. Il raconte le monde tel qu’il le voit et son refus de s’en laisser imposer une vision préformée : en dénonçant les idées formatées et les « vérités » prêtes à l’emploi il nous amène à y réfléchir, nous aide à les identifier. Les toiles sont tour à tour des idées neuves, des continents, des histoires de luttes, des mémoires vives, des questionnements et des rebellions.

 

Alors soit, Bruce Clarke est un artiste,  mais cette définition, si elle est nécessaire, est loin d’être suffisante.

 

Bruce Clarke est Sud-Africain.

D’où vient-on quand on est de partout ? 

Est-on anglais quand on naît à Londres ?

Est-on sud-africain quand nos parents le sont ?

Est-on juif lithuanien si notre famille maternelle se définit d’abord par la religion et l’origine des générations précédentes ?

Est-on mexicain si notre frère l’est ?

Est-on français si l’on vit en France ?

 

Bruce Clarke est tout ça à la fois et rien de tout ça du tout. A l’image de ceux qu’il représente dans ses toiles, son identité précise échappe à qui veut la définir. 

Né en 1959 en Angleterre, il a suivi la formation de l’école des beaux-arts de Leeds et a vécu au Royaume-Uni jusqu’à son départ pour le Mexique où il a passé près de cinq ans avant de s’installer en France ; pays dont il repart souvent d’ailleurs, en mouvement, en recherche, d’une création à la suivante.

Anglais alors ?

 

Mais ses jeunes années se déroulent principalement au cœur de la communauté sud-africaine en exil qui lutte contre l’Apartheid. Son monde, déjà, s’étend au-delà des mers et des continents.

Sud-Africain donc?

 

S’il fait partie des artistes les plus identifiés à l’Afrique du Sud, celle-ci est d’abord un concept de la pensée, une attache, une lutte. Y revenir n’est pas « rentrer à la maison », parler de ses tourments et de ses réalités permet d’analyser, de combattre, de montrer une réalité de l’apartheid qui défie l’entendement. L’artiste – qui n’a pu se rendre en Afrique du Sud pour la première fois qu’à 31 ans – n’a pas vocation à briguer cette terre plus qu’une autre pour la faire sienne. 

 

Ainsi, à l’image de cette « nation arc-en-ciel », de ce pays qui, comme beaucoup sur le continent, regroupe tant d’identités, de langues, de couleurs et de groupes, Bruce Clarke ne revendique pas d’unique appartenance, ni d’unique nationalité. On peut, on doit, chercher à tout comprendre, et ni l’identité de l’artiste, ni celle de celui qui regarde ses œuvres ne doit leur interdire de penser le monde librement.

 

Alors oublions-nous aussi d’où nous venons et d’où il vient et penchons-nous sur ce qu’il nous dit.

 

Les œuvres de Bruce Clarke sont des œuvres engagées

Face à un Bruce Clarke, on peut choisir ce que l’on voit. C’est beau d’abord, c’est fort, impressionnant, ça ne ressemble à rien d’autre. On peut observer sans se questionner, s’abandonner au plaisir de la contemplation. 

 

Mais ces œuvres "parlent" aussi… Elles comportent des mots (titres de presse, extraits d’articles…), elles s’expriment même au-delà de ce qui y est écrit. Il ne s’agit pas de fournir une légende à l’image, une narration toute tracée à la pensée. Leurs titres nous aiguillent : ils tonnent parfois comme une évidence – Le pauvre exploite le riche, Alone, Precarious lives - ou nous demandent une réflexion, une recherche – Trouble Ahead, En face des barbares.

 

Elles peuvent nous dire la souffrance, elles peuvent nous parler de liberté, elles peuvent nous parler d’un génocide ou d’un combat de boxe. 

Pour autant, l’artiste cherche seulement à suggérer, à créer l’étincelle qui nous fait réfléchir. Fondamentalement, il ne s’érige pas en guide ; il nous propose des pistes, mais ne nous impose pas de façon de les emprunter. Il ne s’agit pas d’art politique. L’engagement des œuvres n’est pas un programme, une idéologie, ou un prêt à penser pour pouvoir dormir tranquille. Il ne s’agit pas de quitter le tableau "rassasié". Et, si explication il y a, il s’agit seulement de nous montrer que nous sommes libres de réfléchir, de comprendre.

 

Faire de l’art ne change pas le monde, selon l’artiste. Pourtant c’est bien devant ses œuvres qu’on le dissèque, notre monde, qu’on prend le temps d’y penser vraiment. Et, si on se questionne, si on recherche sa propre explication quant aux sujets qu’elles abordent, alors peut-être font-elles plus pour nous que si elles déroulaient un plaidoyer dans ses moindres détails. 

 

Bruce Clarke explore l’identité et les identités. 

Les grandes questions qui habitent ses œuvres, ce sont aussi celles qui hantent l’histoire contemporaine. D’une toile à l’autre, Bruce Clarke aborde des sujets qui touchent aux hommes, à leurs racines, à la façon dont le monde les définit et dont ces définitions les divisent.

 

L’artiste nous interroge : qu’est ce qu’être noir ? Pour lui qui est blanc pour certains, noir pour d’autres, lui à qui l’on prête autant de nationalités que l’on perçoit de facettes dans son travail, être noir relève plus d’une histoire que d’une couleur. Être noir c’est être le boxeur qui s’élève contre le racisme américain du début du XXème siècle, c’est être le combattant de l’ANC dont la couleur de peau n’importe plus et la souffrance du peuple rwandais, dont une partie en massacra une autre au nom de critères imposés et allogènes. Mais au-delà de la couleur, c’est l’humanité de chacun et de tous qui est en question, la perception de l’autre que l’on accepte ou que l’on interroge.

 

Cette problématique que les œuvres révèlent engendre évidemment une réflexion corollaire : qu’est ce qu’être un peuple ? Le monde moderne nous en donne une définition restrictive, faite de frontières territoriales, de langues et de coutumes communes, de critères établis par un "Autre" dominant, historique ou actuel, quelles qu’en soient les motivations. Pourtant, les regards, les blessures et les hommes qu’il dépeint, sont liés par autre chose qu’une simple appartenance géographique. Le lien qui les unit résonne en nous au-delà des critères qui semblent nous définir. 

 

Et c’est ainsi que toutes les questions et les engagements de l’artiste peuvent sans doute se résumer à cette question fondamentale : qu’est-ce qu’être libre ? Bruce Clarke nous propose une vision de la liberté, non pas en la dépeignant, allégorique et combattante, mais en nous enjoignant à la faire nôtre, à lutter contre les illusions, à identifier les forces contre lesquelles il nous faut prendre les armes. Le message de son œuvre n’est sans doute pas celui qu’on peut chercher sur la toile mais il prend forme dans ce que la toile éveille en nous. Il s’agit avant tout de remettre en question les "savoirs" acceptés et les autorités : les dépêches de presse qui formatent un message, les injonctions de ceux qui prétendent accaparer le savoir, qu’ils soient policiers, professeurs, politiciens ou même artistes… La création n’est pas là pour remplacer le savoir mais pour encourager à l’approfondir. Si l’on parle d’œuvre "engagée" alors c’est un engagement semblable à celui des gens qui ont dit non à l’apartheid, des gens qui ont remis en cause la présentation du conflit au Rwanda dans la presse internationale, qui ne pensent pas les rapports Nord-Sud comme une domination justifiée, qui dépassent les obstacles épistémologiques, qui ne s’effarouchent pas des complexités et des paradoxes et qui cherchent une vérité sans souci de confort ; il nous pousse à ne pas accepter qu’une source particulière détient forcément l’autorité suprême sans nous laisser l’option de chercher par nous-mêmes. C’est là l’engagement de l’œuvre dans sa continuité.

 

Donc, et c’est lui-même qui nous le dit, quand on regarde les toiles de Bruce Clarke, l’identité du créateur importe peu. Et si on la connaît – ou qu’on croit la connaître - cela ne préjuge en rien du fait qu’il nous faut croire ce qu’on pense que l’œuvre nous révèle. 

 

Et, en définitive, ce qui fait notre identité, notre humanité, c’est de penser, de chercher, d’être libre. Libre même de ne pas se définir. 

 

Alors, au fond, faut-il vraiment définir Bruce Clarke ? »

 

Texte publié dans ABC, Avec Bruce Clarke, 2012, Fondation Zinsou

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Noir, Série Les boxeurs, 2009, Peinture acrylique et collage sur toile, Bruce Clarke
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Pour le peuple Sud-Africain, Série Pour le Peuple Sud-Africain, 1994, Tirage sur papier Ve
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