Lorsque l’on peint, le temps semble se dissoudre au plus profond des essences et des pigments. Inexorablement, les heures deviennent des secondes. Il y a là quelque chose de sacré, un travail des fluides qui nous renvoie au fonctionnement de nos corps, une matière incontrôlable que l’on guide et qui nous amène vers nos âmes.

Cependant, lorsqu’il est question de peinture, on oublie toujours de citer l’élément le plus important ; celui qui inscrit les œuvres dans le temps, un lien invisible, une divinité fragile, ultra- sensible : l’Air. L’air oxyde la peinture, il fige le mouvement. Sa composition permet la couleur en acceptant d’être transpercé par la lumière. C’est le vecteur de toutes les paroles, le combustible de nos mouvements, il est le filtre de nos esprits. A Ouidah, les gens parlent de l’air, le considère comme une force à part entière. Il le respecte et le craigne.

 

La Villa Ajavon : le Musée est un symbole. Tout est en lien ici, il n’y a pas de place pour le mensonge. Les œuvres se convoquent les unes les autres. Elles profitent d’une sublime lumière naturelle et des courants d’air frais traversant de part et d’autre les salles d’exposition par de grandes fenêtres d’ébène. Les guides-savants font exister les œuvres à travers leurs discours singuliers, à l’inverse des gardes muets de nos musées occidentaux. La Villa Ajavon est une preuve monumentale que le monde de l’art a aujourd’hui besoin d’aller vers un culte de la vie, à la fois inexplicable et évident.

Résidence à Ouidah : ajouter du réel fut le but à atteindre lors de ma résidence au Bénin. Il fallait confronter les idées à la pureté des matériaux et à celle des hommes afin de faire sortir une nouvelle peinture. Nourrie de gestes ancestraux, une manière de peindre grâce aux mouvements des corps, grâce aux sons de la voix. A Ouidah, l’humanité a cette propension généreuse à sonder l’âme d’un seul regard. Des anciens aux plus jeunes, tous sont hautement érudits. Eux seuls détiennent un savoir millénaire sur les secrets de lune, conseillés par leurs ancêtres. On connaît alors le prix du silence. ! Les métamorphoses se font dans l’action. Certains enfants, qui arrivaient à l’atelier avec une peur de la nouveauté, repartaient le sourire aux lèvres et plein d’histoires à raconter. Le lendemain, ils amenaient avec eux d’autres enfants, intrigués par ce qui se passait chez moi. J’ai été ainsi accompagné dans ma peinture par une cinquantaine d’enfants. Nous avons inventé une façon de communiquer ensemble à travers des bruits d’animaux, et des slogans ; les tableaux semblaient alors surgir d’un autre temps, d’un autre monde. Où les mesures ne servent à rien et les choses n’ont pas de nom.

Pour terminer, je citerais Fernando Pessoa : 

"Une rangée d’arbres là-bas au loin, là-bas vers le coteau.

Mais qu’est-ce qu’une rangée d’arbres? Des arbres et voilà tout.

Rangée et le pluriel arbres ne sont pas des choses, ce sont des noms.

Tristes âmes humaines qui mettent partout de l’ordre,

qui tracent des lignent d’une chose à l’autre,

qui mettent des pancartes avec des noms sur des arbres absolument réels,

et tracent des parallèles de latitude et de longitude sur la terre même,

la terre innocente et plus verte que tout ça"

 

JEREMY DEMESTER

Artiste peintre

"Noukoukou vodun nougbede vodun"

"Ce qui est mort n’est pas mort"

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