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Nobel Koty, à la Recherche de l’Être

Dernière mise à jour : 12 mars

La Fondation Zinsou et Contemporary A ont créé la collection Les Archives du Présent, dédiée aux entretiens d’artistes contemporains. Ces conversations, menées lors de résidences ou de préparations d’expositions, sont enregistrées, retranscrites et validées par les artistes afin d’en préserver la mémoire. En fixant les paroles des créateurs d’aujourd’hui, cette collection constitue une archive précieuse pour comprendre les œuvres, les parcours et l’histoire artistique en train de s’écrire.


Portrait de Nobel Koty dans son studio, Nana Ampofo
Portrait de Nobel Koty lors de sa résidence à Dot Ateliers, Ghana, par Nana Ampofo

SES DÉBUTS

Dès son plus jeune âge, Nobel Koty évolue dans un environnement imprégné d’art et de culture. Durant son enfance, il reçoit, tout comme ses cinq frères, des cours à domicile, de dessin, de peinture et de piano... et grandit dans un univers où l’apprentissage artistique est valorisé et encouragé. Pourtant, Nobel Koty, poussé par son entourage vers une voie jugée plus stable, s’oriente vers des études en transport-logistique. Il obtient sa licence dans cette filière mais il ressent très vite le besoin de se tourner vers un métier qui le passionne réellement.

C’est en découvrant les peintures de Rembrandt qu’il dit avoir eu une révélation :« J’ai trouvé ses peintures magnifiques. J’ai vu ce jeu de lumière, cette technique, cette douceur, une peinture si sophistiquée... je me suis dit que c’était définitivement ce que je voulais faire ».

Dès lors, Nobel Koty se plonge entièrement dans l’art. Il dévore des livres spécialisés, qui lui apprennent les bases de nombreuses techniques, il teste tous les supports et outils, avant de se décider à choisir comme médium principal, la peinture :« La peinture est exigeante et complexe mais j’ai trouvé qu’elle offrait une certaine forme de liberté et une spontanéité que je ne retrouvais pas dans le dessin. »

Il continue son exploration des livres et commence à s’intéresser aux artistes de son pays le Bénin, visite des expositions et essaie de comprendre les subtilités du médium qu’il a choisi d’explorer...Il étudie également l’Histoire de l’Art, s’immerge dans les oeuvres de la Renaissance, la peinture classique européenne, les estampes japonaises et la sculpture africaine... il se passionne notamment pour des artistes tels que Jems Koko Bi, Anselm Kiefer, Georg Baselitz...

« Je peignais de manière acharnée. Je lisais, dessinais et peignais, sans relâche. Je reproduisais ce que je voyais dans les livres. Je visitais des expositions. Je ne faisais que peindre, tout le temps, en permanence, c’était devenu une obsession ! »

DE MULTIPLES INFLUENCES

Au fur et à mesure de son apprentissage, Nobel Koty comprend la lumière, expérimente les contrastes... Il cultive également une certaine forme de spontanéité dans la manipulation de sa matière.

L’étude des œuvres de Rembrandt, lui révèle des techniques en rapport avec l’usage de la lumière.En observant la sculpture africaine, il remarque la puissance des volumes, la densité des formes, la charge contenue dans la matière.

Et grâce à la peinture allemande, notamment celle de Georg Baselitz, il comprend comment travailler la technique la plus juste possible. Il découvre chez cet artiste une liberté dans le geste et une brutalité, qui résonnent avec celle des sculpteurs africains et avec sa propre manière d’envisager l’art : une peinture qui soit directe, honnête, humaine et humble.

La découverte de l’artiste Lucian Freud marque aussi une étape importante. Il comprend le rapport à la vanité de la chair et à la condition humaine :

« Il y a une certaine éphémérité dans la chair. Elle décrépit, elle ne résiste pas au temps qui passe et aux aléas de la vie. Il suffit que nous soyons parfois soumis à des périodes de fortes angoisses pour vieillir d'un coup. Lorsque nous sommes frappés par la maladie également, on se rend compte de la fragilité de la chair, elle devient tout de suite moins esthétique, moins pratique, moins désirable. Parfois, c’est plus visible, lorsqu’on a des blessures physiques, des cicatrices palpables, et d’autres fois c’est moins visible notamment lorsque nos traumatismes affectent notre santé mentale. Mais tout compte fait, tout ceci finit toujours par rejaillir sur la chair, elle est un témoin de toutes ces expériences de la vie. »

Il se plonge également dans les estampes japonaises, qui lui apprennent à façonner les détails

« J’aime la finesse des lignes, la délicatesse et la précision de l’art japonais. J’aime aussi la douceur poétique de l’art occidental, la brutalité de l’art allemand, et la puissance massive que dégage l’art africain. Pour moi, tout cela constitue une base incroyable. »

Puis, la rencontre avec le travail du photographe John Coplans, ancien conservateur de musée qui, à plus de 80 ans, se tourne vers l’autoportrait photographique en utilisant son propre corps comme sujet, l’influence également. Il repense alors notamment son rapport au cadrage.La photographie commence également à jouer un rôle important dans sa création : Nobel Koty s’en sert en effet comme point de départ, de manière très détachée, car il ne cherche pas à faire une représentation photographique de la peinture de son modèle - il la préfère d’ailleurs floue et aléatoire - mais plutôt à garder en mémoire une expression, une posture, une émotion, une lumière, un véritable naturel, pris sur le vif. Puis il la sélectionne et la reporte ensuite, à sa manière, sur la toile.



PEINDRE DES PORTRAITS

Aux prémices de sa peinture, Nobel Koty commence à s’exercer à la technique des portraits. Il choisit les visages de ses proches comme modèles, puis il se tournera vers un sujet qui deviendra central dans sa démarche artistique : l’autoportrait.

« Je n’ai pas tout de suite débuté par les autoportraits, j’ai d’abord fait des portraits classiques, d’amis et de proches. Ce qui me fascinait dans le portrait, c’était de représenter les émotions, les différentes facettes de l’être, les humeurs. Je m’y suis penchée de près. Puis j’ai commencé à faire des autoportraits. »

Il s’attache alors de manière obsessionnelle, à tenter d’apprendre à se connaître lui-même à travers la peinture de ses autoportraits.

« J’ai commencé timidement à faire des autoportraits et j’ai trouvé que ça fonctionnait plutôt bien. Cela a attisé ma curiosité. L’autoportrait, c’était un peu comme un miroir, mais je m’y suis vu autrement. J’y voyais parfois la jeunesse, parfois la solitude, des choses auxquelles je ne prêtais pas forcément attention au quotidien... Et très tôt j’ai senti une forme de justesse quand je me peignais. Je ne retrouvais pas cette sensation en représentant les autres. Je me suis dit que c’était une piste, une voie à suivre pour me découvrir. Je voulais savoir jusqu’où cela pouvait me mener. Je voulais trouver cette justesse dans mon travail. »

Nobel Koty passe alors quatre années à ne peindre que son visage, dans des formats réduits, comme des photographies d’identité. Une trentaine de toiles, conservées dans son atelier, témoignent de cette période. On y voit son visage, parfois son cou, le haut de son torse, mais jamais plus.

« Le travail sur le corps est arrivé beaucoup plus tard. Pendant très longtemps je n’ai peint que des visages. J’adorais travailler notamment sur le regard, sur ce que les humeurs faisaient apparaître dans les yeux, etc. »

Nobel Koty cherche alors, toile après toile, à percer le mystère de sa propre identité.

« Si j’ai ressenti ce besoin de me peindre, c’est parce que je ne me connaissais pas vraiment. Je me cherchais. J’avais besoin de m’affirmer, de comprendre qui j’étais, de trouver ma place. Je voulais des réponses. J’étais convaincu que pour mieux connaître les autres, il fallait d’abord me découvrir moi-même. Ça n’avait rien de narcissique, c’était plutôt une forme de curiosité. Aujourd’hui, je n’y suis pas encore parvenu, je suis dans le processus, j’y parviens progressivement, cela m’apporte beaucoup d’informations sur moi-même et justement cela a amélioré mon rapport avec les autres, ce rapport est devenu plus honnête, plus sain et beaucoup plus profond. J’ai appris à voir au-delà des apparences. C’est un long chemin, et je continue de l’emprunter. »

Bien que sa démarche d’introspection et de ne se focaliser que sur la peinture de ses autoportraits, puisse paraître narcissique et fermée, Nobel Koty est un artiste véritablement tourné vers les autres. En réalité, il relie sa personne à ceux qui l’entourent et à l’universalité de l’être humain. S’il prend le temps de se connaitre lui-même, c’est justement pour mieux connaître les autres. À travers sa peinture, il aspire à atteindre la vérité de l’Être.

Et lorsqu’il peint quelqu’un d’autre que lui - comme cela a été le cas par exemple pour l’artiste Joël Andrianomearisoa, dans le cadre du projet Promesse - il prend le temps de tout connaître de lui et d’analyser ses gestes, pour être au plus près de son intime et véritable identité. Toutefois, Nobel Koty fait cela sans s’immiscer de manière intrusive dans la vie quotidienne de son modèle, sa démarche est empreinte de respect et de noblesse. Aussi, il ne s’attarde pas sur les attitudes visibles à première vue, elles pourraient en effet être trompeuses. Au contraire, il parvient à extraire la vérité intérieure de celui qu’il peint, celle qui échappe souvent au regard pressé, mais que son œil d’artiste capte avec une justesse rare.



PEINDRE LE CORPS

Après cette longue phase consacrée exclusivement au visage, l’artiste élargit son exploration : il se tourne vers la peinture du corps entier.

« Je suis persuadé que tout ce qu’on vit et ce qu’on pense, affecte directement notre corps. Les états comme la solitude, la peur, l’angoisse, cela laisse des marques. J’ai toujours été fasciné par la manière dont le corps change, vieillit, traverse la maladie. Cela donne une sensation morbide du corps, il y a quelque chose de vain dans la chair. »

Nobel Koty étudie le corps précisément. Petit à petit, il comprend à quel point chaque humeur et chaque événement vécu, affecte directement nos postures, chacune de nos rides, de nos expressions. Il apprend à lire dans les corps comme s’il lisait dans les âmes. Il s’attache à retranscrire, grâce à son art, l’histoire intime de la chair, en superposant des couches de peinture comme si elles étaient des morceaux de compréhension de l’individu qu’il peint.


UNE TECHNIQUE SINGULIÈRE

« J’aime beaucoup ce processus avec la peinture qui consiste à mettre de la pâte sur de la pâte. C’est très brut mais en même temps humble, et ce rapport justement avec la chair qui est vaine et fragile... Cela me passionne. Ma technique consiste à poser des couches sur des couches, comme des strates, sur plusieurs niveaux. Plus il y a de la pâte, mieux c’est. Cela donne un résultat final qui n’est que la résultante de la superposition. C’est une forme de construction. C’est un peu comme des escaliers, plus on montre les marches, plus on voit clair. Ça pousse à la discipline et à la patience. »

En photographie, la vision d’une peau pourrait paraître douce, homogène, à la compréhension évidente, mais à travers la peinture de Nobel Koty, elle devient multiple, riche, d’avantage signifiante et habitée. Chaque couleur est choisie en pleine de conscience de ce qu’elle apporte à la compréhension de l’être dans son ensemble. Chacun des coups de pinceaux que Nobel Koty pose et superpose sur la toile sont, parfois aléatoires et très spontanés, mais toujours nourris d’une intention profonde de recherche de vérité. Chaque trace sur le corps, chaque ride, chaque geste, chaque lueur dans les yeux de son modèle, devient un fragment de mémoire du corps dans son entièreté.


Nobel Koty fait le choix de peindre ses autoportraits sur des fonds blancs, pour faire émerger l’essentiel simplement et recentrer le regard sur le sujet. Il construit ses fonds avec cette même technique de superposition de couches, ce qui donne des nuances au blanc, car il est enrichi de touches de couleurs variées.

La peinture qu’il utilise est exclusivement l’acrylique, qu’il choisit pour sa rapidité de séchage - ce qui est essentiel dans un pays où l’humidité est importante - permettant un enchaînement efficace des couches, et pour son effet dense et malléable, brut et pâteux.

« Je me suis dit que pour que le public se concentre sur le sujet, il vaut mieux qu’il n’y ait que le sujet, rien d’autre. Le fond blanc était le meilleur choix selon moi et cela simplifiait aussi le travail. Plus c’est simple, mieux c’est, car le message est direct, on va à l’essentiel.
Je travaille le blanc aussi par superposition, j’aime les couches épaisses. Mais c’est un blanc très fouillé dans lequel on voit de l’ocre, du rouge, du marron, une pointe de rose, de bleu, du bleu outre-mer, bleu ciel... Il y a beaucoup de nuances, mais elles sont enveloppées par le blanc, je préfère cela plutôt que le blanc seul que je trouve trop plat. Il y a une forme de richesse à l’intérieur. Je fais des mélanges progressivement en m’arrangeant pour que le blanc domine. Ce fond blanc met le corps en contraste, le fait jaillir. Cela attire tout de suite l’attention sur le sujet. »

Peintre avant tout, Nobel Koty n’en est pas moins sculpteur dans sa manière d’appréhender sa construction de la peinture. La composition de sa matière est un véritable travail de modelage, où chaque couche de peinture vient appuyer la suivante, à l’aide du pinceau, comme on fabriquerait un volume dans l’espace.

« Ma palette de couleurs est prédéfinie, je travaille toujours avec la même base. Mais ce sont les dernières couches qui me donnent encore plus de liberté par rapport aux choix des nuances de couleurs, car les premières couches sont épaisses, elle posent les fondations, il y a une forme d’assise. À la fin, cela permet une meilleure compréhension du tableau, le tout vient prendre forme. Mais ce n’est pas calculé, c’est spontané.Les seules choses qui m’importaient pendant de nombreuses années étaient la technique et l’émotion, et surtout l’émotion justement !Je suis passé par cette période où j’ai beaucoup travaillé les formes, les couleurs, la lumière, les contrastes. Puis je me suis penché sur les volumes. C’est à ce moment-là que je me suis intéressé aux sculptures africaines, à la densité des formes et des volumes en Afrique, aux masques par exemple. »

FUSIONNER AVEC LE MEDIUM

Depuis qu’il a décidé d’être artiste, Nobel Koty dédie sa vie à la peinture.

Animé par le désir d’entretenir un lien profond, presque fusionnel, avec son art, il ne se détourne jamais de son objectif et reste totalement concentré sur son travail, avec constance et rigueur.

« J’ai rencontré des oeuvres d’artistes qui ont tout de suite touché mon âme et je me suis dit que je voulais aussi faire cela, une peinture qui allait toucher l’âme des gens. J’ai toujours été obsédé par ça, faire une peinture qui puisse vraiment marquer. Je me dis que pour y arriver il faut en faire une mission. J’ai l’impression que j’ai tellement de choses que je pourrais d’avantage comprendre pour faire murir ma peinture... Donc je suis intéressé par les autres médiums, mais je n’ai pas envie de faire autre chose que de la peinture pour l’instant, ça serait me disperser, et être passable partout, être moyen...J’ai l’impression de découvrir tout le temps, de savoir peu de choses, et ça me donne envie d’en découvrir d’avantage. Le mieux est de communiquer avec un seul médium, engager une forme d’intimité avec mon médium, j’aimerais vraiment avoir un rapport très profond, dialoguer, communiquer et fusionner avec la peinture. »
Vue d’exposition / Exhibition view, Regard lointain, Atlantic Art Space, Ouidah, 2025
Vue d’exposition / Exhibition view, Regard lointain, Atlantic Art Space, Ouidah, 2025

UN ÊTRE UNIVERSEL

Curieux et véritablement ouvert sur le monde, Nobel Koty refuse les étiquettes identitaires.Il considère l’humain avant tout comme un être universel, traversé par les mêmes émotions, les mêmes fragilités, quelle que soit sa culture ou son origine.Il est africain, certes il s’agit de sa réalité quotidienne, mais son regard dépasse l’appartenance. Il aborde les choses d’une manière sensible et physique. La réalité des corps et des âmes est universelle. La vie, la mort, la maladie, les émotions, sont les mêmes et nous relient où que l’on soit. C’est une quête de cette vérité de l’Être, dans ce qu’il a de plus commun et brut, que Nobel Koty mène à travers sa démarche artistique.

« J’ai toujours été un mélange de tout, je ne me mets pas de barrières. Je ne me dis pas : je suis africain donc je vais regarder l’art africain... Non, je suis déjà africain, ma réalité est africaine, je n’ai pas besoin d’en faire une revendication, c’est là. Je ne serai jamais autre chose puisque c’est une réalité que je vis et que j’expérimente tous les jours, et qui m’a façonné. Et en tant qu’artiste, c’est toujours intéressant de voir tout ce qu’il se passe autour. Le monde est vaste. Il y a beaucoup de peuples, de cultures différentes, d’approches différentes...Le plus important c’est de se poser des questions en tant qu’humain, où je me situe, qu’est-ce que j’ai envie de faire, les choix que je fais pour moi-même et pas pour les autres. Tout ça affecte ma relation avec moi-même, et avec les autres finalement. Donc dans cette recherche, tout ce qui est bon à prendre, je le prends, sans retenu. [...]Ce n’est pas le Bénin qui m’inspire, c’est le quotidien et la vie qui m’inspirent. La vie est la même partout. Je suis venu en France et les gens traversent les mêmes drames, les mêmes interrogations : de santé, de mort, de vie, de réussite, d’identité, ce sont des préoccupations humaines, universelles. Il y a des différences géopolitiques bien sûr, en fonction de là où tu te trouves, mais les grands enjeux de l’existence sont les mêmes, c’est propre à la race humaine et ça ne disparaîtra jamais. La vie est tellement brutale qu’elle te ramène à des choses très essentielles, et c’est universel. »
Vue d’exposition / Exhibition view, Some things just don’t wash off, dot.ateliers, Accra, 2025
Vue d’exposition / Exhibition view, Some things just don’t wash off, dot.ateliers, Accra, 2025

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