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Bénin, 11 septembre 2026, Le premier jour du reste de notre vie

il y a 6 jours
17 min de lecture

par Marie Cécile Zinsou et Lionel Zinsou




Rien dans le calendrier ne l'identifie comme une date singulière. Il ne donnera lieu ni à un défilé ni à un jour férié. Pourtant, ce 11 septembre 2026 constitue une date symbolique majeure dans l'histoire contemporaine du Bénin.


Le 22 juin 1894, un décret français organise officiellement la « colonie du Dahomey et dépendances ».


Le 1er août 1960, la République du Dahomey devient indépendante.


Entre ces deux dates : 24 146 jours.


Entre le 1er août 1960 et ce 11 septembre 2026 : 24 147 jours.


Un jour de plus.


L’Indépendance du Bénin aura été plus longue d’un jour que la colonisation du Dahomey.


Le calcul est exact, à condition d'assumer le choix du 22 juin 1894 comme borne administrative conventionnelle. Il ne prétend évidemment pas faire commencer l'histoire du Bénin à cette date. Le Danxomè, Xogbonu-Porto-Novo, les royaumes et sociétés du Borgou, de l'Atacora et des autres régions étaient les héritiers d'histoires politiques, commerciales et intellectuelles multi-séculaires.


Mais les calendriers ont parfois une vertu : ils obligent à regarder le temps autrement.


Pour la première fois, la période pendant laquelle les Béninois ont vécu dans un État souverain est plus longue que celle pendant laquelle ce territoire fut administré comme colonie française, dans les limites ainsi définies. Ce basculement invite à poser une question assez simple : de quoi disposait réellement le Dahomey lorsqu'il devint indépendant, et qu'en ont fait les Béninois pendant les soixante-six années suivantes ? La question est moins polémique qu'elle n'en a l'air. Car elle oblige à sortir de récits trop simplistes et souvent revisités à l'aune d'ambitions médiocres : celui d'une colonisation qui aurait « tout construit », et celui qui voudrait qu'elle n'ait rien laissé.


L'histoire est plus intéressante que cela.


Qu'y avait il au Dahomey en 1960 ?


La colonisation a construit des routes, des voies ferrées, des écoles, des dispensaires, des réseaux d'eau et d'électricité. Encore faut-il rapidement nuancer le propos et se poser quelques questions : combien ? pour qui ? où ? financés comment ? construits par qui ? et dans quel but ?


C'est alors que la mesure du changement commence.


Deux millions, puis quinze


La première enquête démographique véritablement détaillée, menée en 1961, estime la population du Dahomey à environ 2,1 millions d'habitants.

Le Bénin en compte aujourd'hui près de quinze millions.

Autrement dit, toutes les comparaisons doivent tenir compte d'un élément essentiel : depuis l'indépendance, le pays n'a pas seulement dû construire davantage d'écoles, de routes, d'hôpitaux, de réseaux d'eau ou d'électricité. Il a dû le faire pour une population devenue environ sept fois plus nombreuse.

Ce simple chiffre rend déjà trompeuse toute comparaison fondée uniquement sur le nombre brut d'équipements.

Construire cinquante fois plus d'écoles dans un pays dont la population aurait été stable aurait été une chose. Les multiplier tout en absorbant l'une des croissances démographiques les plus rapides au monde en est une autre.


Le paradoxe du « quartier latin »


Le Dahomey jouit très tôt d'une réputation intellectuelle particulière. On le surnommera le « quartier latin de l'Afrique ».

Le pays produit une élite remarquablement instruite : enseignants, avocats, administrateurs, hommes de lettres, responsables politiques. Certains joueront un rôle de premier plan dans toute l'Afrique occidentale.


Mais cette réputation cache un paradoxe : l'excellence d'une petite élite coexistait avec une scolarisation extrêmement minoritaire.


L'école occidentale elle-même n'est d'ailleurs pas née avec l'administration coloniale française. Les missions chrétiennes avaient ouvert des établissements auparavant : une école catholique existe à Porto-Novo dès les années 1870, d'autres à Ouidah et ailleurs ; les premières écoles de filles sont elles aussi antérieures à l'organisation de l'enseignement public colonial.


Lorsque l'administration française développe son propre réseau au début du XXe siècle, son échelle demeure réduite.


En 1906, l'ensemble de l'enseignement public du Dahomey rassemble seulement 602 élèves : 564 garçons et 38 filles.


Le contenu de cet enseignement renseigne également sur sa fonction. Les programmes peuvent enseigner « les origines de la puissance française », les grands personnages de l'histoire métropolitaine et « le génie colonisateur et civilisateur des Français ». L'historien Luc Garcia décrit un enseignement souvent conçu pour être « adapté » aux fonctions que l'administration estimait utiles aux populations colonisées.


Certaines écoles rurales ne fonctionnent que deux ou trois heures par jour.


Il ne faudrait pourtant pas figer toute la période coloniale dans cette image.


Après la Seconde Guerre mondiale, la situation change rapidement. Les mouvements politiques africains et les élèves eux-mêmes réclament la fin de ce qu'ils considèrent comme un enseignement inférieur et exigent l'accès aux mêmes programmes et aux mêmes diplômes que les Français. À partir de 1948, les programmes métropolitains sont progressivement généralisés et la formation des maîtres développée.

Mais en 1958, toute l'Afrique occidentale française ne dispose encore que de quatre lycées offrant l'ensemble des classes et des séries : Dakar, Saint-Louis, Bamako et Abidjan.


Et en 1957, pour l'ensemble de l'AOF, 928 candidats seulement se présentent à la deuxième partie du baccalauréat ; 562 sont reçus.


Au Dahomey même, les statistiques de 1960 font état d'environ 81 000 élèves dans le primaire et 3 600 dans le secondaire.

L'enquête démographique conduite l'année suivante estime que moins d'un enfant d'âge scolaire sur quatre fréquente effectivement l'école. Chez les filles, la proportion se situe autour de 13 %.


En juin 2026, 77 101 jeunes Béninois se présentent au baccalauréat, dont 34 580 filles, répartis dans 140 centres d'examen. La comparaison n'est évidemment pas statistiquement parfaite. Le bac de 1957 n'est pas celui de 2026 ; l'AOF n'est pas le Bénin. Mais elle donne une mesure du changement d'échelle.


En 1957, moins d'un millier de candidats dans l'ensemble de l'AOF atteignent la fin du secondaire général. En 2026, plus de 77 000 le font au seul Bénin.


Il a fallu, entre les deux, construire non seulement des établissements, mais une société capable de produire en masse ses propres enseignants, professeurs, inspecteurs, cadres et universitaires.


C'est peut-être là que se trouve la transformation la plus importante : ce qui constituait en 1960 une élite étroite est devenu, plusieurs générations plus tard, une population instruite de masse.


Cette histoire contient un paradoxe supplémentaire.


L'école coloniale était notamment destinée à fournir à l'administration des auxiliaires, des instituteurs et des employés. Elle va nourrir en son sein ceux qui vont la contester.


Au Dahomey, cette contestation apparaît étonnamment tôt. En 1917, Louis Hunkanrin, Émile Zinsou Bodé et Paul Hazoumé participent à la rédaction du Récadère de Béhanzin, publication manuscrite clandestine. Le texte dénonce les abus et les répressions de l'administration coloniale et porte déjà ce que l'historien Sylvain Anignikin décrit comme un « refus de toute sujétion ». En 1920, le Guide du Dahomey, premier journal imprimé de cette élite intellectuelle, choisit une formule saisissante : « Le Dahomey aux Dahoméens. » Et en 1958, à Cotonou, le congrès constitutif du Parti du regroupement africain réclame explicitement « l'indépendance totale ».


L'indépendance de 1960 n'est donc pas simplement l'instant où une puissance coloniale décide de se retirer.


Elle est l'aboutissement d'un long combat politique au cours duquel des Africains utilisent la presse, l'école, les syndicats, les partis, le Parlement français et les associations étudiantes pour transformer progressivement leur statut.

La décolonisation, en réalité, commence avant l'indépendance.


Le rail, mais à quel prix


Il est difficile de trouver meilleur exemple des ambiguïtés du développement colonial que le chemin de fer.


Au tournant du XXe siècle, l'administration française projette une ligne qui doit relier la côte au Niger.


Le projet est considérable pour l'époque.


Il doit ouvrir l'intérieur du territoire, faciliter le déplacement des hommes et surtout permettre l'acheminement vers le port des productions agricoles. Le chemin de fer existe donc bien. Mais le récit change lorsque l'on regarde sa construction.


Un document colonial consacré au projet indique que les terrassements doivent être réalisés par des « corvées rétribuées, fournies par les chefs indigènes » et dirigées par des officiers, sous-officiers et sapeurs du génie. L'administration évalue à 2 200 le nombre d'Africains qui doivent être mobilisés pour les premiers travaux.


Le même document précise que cette première section sera construite par la colonie « sur ses propres ressources », sans demander à la métropole autre chose que son « appui moral ».


Plus tard, pour le prolongement de Savè vers le Niger, une étude historique relève que le seul cercle d'Abomey dut fournir 1 400 hommes.

Le vocabulaire de l'époque doit être compris, car le travail forcé colonial recouvre plusieurs dispositifs.


La plus institutionnalisée de ces formes en Afrique occidentale française est la « prestation » : une obligation imposée aux habitants, qui doivent fournir un certain nombre de journées de travail pour les routes et d'autres travaux publics. Ces journées ne relèvent pas du salariat libre : elles constituent une forme d'impôt acquitté en travail.


À côté des prestations existent les réquisitions de main-d'œuvre, le recours aux prisonniers ou à certains contingents militaires et, sur certains chantiers, des « corvées rétribuées ». Le versement d'une indemnité ne change alors pas le caractère obligatoire du recrutement : un travail peut être contraint tout en étant partiellement rétribué.


Routes, portage, voies ferrées, bâtiments publics et entretien des infrastructures : pendant plusieurs décennies, une partie des équipements coloniaux est ainsi construite par des hommes que l'administration peut contraindre à fournir leur travail.


Il n'est juridiquement aboli dans les territoires français d'outre-mer que par la loi du 11 avril 1946, portée par Félix Houphouët-Boigny, qui en proclame la suppression.


Dès 1930, l'Organisation internationale du travail avait défini le travail forcé comme tout travail exigé sous la menace d'une peine et auquel l'individu ne s'est pas offert volontairement.


Il ne faut pas le confondre juridiquement avec l'esclavage : le travailleur réquisitionné n'est pas la propriété d'un maître. Mais il ne s'agit pas davantage d'un travail libre. Et cette distinction suffit à modifier la manière dont on raconte les infrastructures coloniales.


Dire que la France construisit le chemin de fer du Dahomey n'est pas faux.


Mais cela ne dit pas tout.


L'administration française en décida le tracé. Des ressources de la colonie en assurèrent une partie du financement. Et des Africains fournirent, parfois sous contrainte, une partie considérable de la force de travail.


L'infrastructure fut réelle.


Le « cadeau » l'est beaucoup moins.


Le chemin de fer qui ne vit jamais le Niger


Le nom même de la ligne porte une promesse : Dahomey-Niger.


Elle ne sera jamais entièrement tenue.


Au milieu des années 1920, la ligne principale ne dépasse encore que Savè. Un document ferroviaire de 1927 indique qu'elle comprend alors 294 kilomètres, dont 262 kilomètres de Cotonou à Savè, et prévoit encore environ 500 kilomètres supplémentaires pour rejoindre le Niger.

Le réseau sera prolongé par la suite jusqu'à Parakou, mais le train n'atteindra jamais le fleuve Niger.


Ce n'est pas seulement une anecdote.


Elle rappelle que les infrastructures coloniales furent elles-mêmes incomplètes, soumises aux contraintes budgétaires, aux intérêts économiques du moment et aux changements de priorités administratives.


L'image d'un territoire entièrement équipé puis transmis en 1960 résiste mal à l'examen.


Qui payait, au juste ?


Il faut ici poser une question simple que le débat sur les « bienfaits » de la colonisation évite souvent : d'où venait l'argent ? Les colonies prélevaient leurs propres impôts.


Au Dahomey, le poids de l'impôt de capitation est spectaculaire : en 1950, il rapporte environ 304 millions de francs CFA, soit 43 % de l'ensemble des recettes ordinaires du territoire. Autrement dit, près d'un franc sur deux du budget ordinaire provient alors de ce seul prélèvement payé par les populations.


Cela ne signifie pas que la métropole ne finança rien. Après 1946 notamment, les crédits du FIDES apportent des investissements métropolitains importants dans les infrastructures et les services publics. Mais l'histoire interdit de présenter le budget colonial comme une aide extérieure versée à une population qui n'aurait rien payé.


Les Dahoméens étaient les contribuables de leur propre colonisation. Ils finançaient une partie du système qui les administrait. La véritable question n'est donc pas seulement : « la France a-t-elle construit ? » C'est aussi : qui décidait de l'usage des ressources collectées ? Et c'est peut-être ici que se trouve la différence la plus profonde avec l'indépendance.


Trois villes éclairées


L'électricité offre une mesure presque physique du pays dont hérite le nouvel État.


En 1960, l'alimentation électrique publique est principalement limitée à Cotonou, Porto-Novo et Parakou. Le pays ne possède alors aucune centrale hydroélectrique. Trois principales centrales thermiques assurent l'approvisionnement : environ 12 MW à Cotonou, 0,9 MW à Porto-Novo et 0,36 MW à Parakou. La production électrique nationale s'élève cette année-là à environ 9,6 millions de kilowattheures. Dans l'essentiel du pays, l'électricité n'est pas un service domestique ordinaire. Elle appartient encore au monde de quelques quartiers urbains, administrations, activités économiques et privilégiés du réseau.


Aujourd'hui, selon la Banque mondiale, 59 % des Béninois ont accès à l'électricité.


L'accès n'est pas encore universel, notamment dans certaines zones rurales.


Mais la question a changé de nature. En 1960, il s'agit de savoir quelles villes possèdent l'électricité. En 2026, il s'agit d'achever l'électrification du pays.


À Cotonou, 750 abonnés à l'eau


L'eau raconte peut-être encore mieux la distance parcourue.


Au début des années 1960, l'OMS prépare avec le nouvel État dahoméen l'extension des adductions d'eau de Porto-Novo et de Cotonou. Son constat est saisissant.


À Porto-Novo, capitale d'environ 60 000 habitants, seule une proportion infime de consommateurs est raccordée au réseau existant, qui dessert essentiellement des écoles. La grande majorité de la population puise son eau dans des puits peu profonds, à la pompe manuelle ou au seau.


À Cotonou, environ 750 habitants sur 100 000 sont raccordés au réseau de distribution d'eau, utilisé principalement pour approvisionner une zone industrielle. Voilà peut-être l'une des images les plus simples du Dahomey de l'indépendance. Une ville de cent mille habitants. Sept cent cinquante personnes raccordées. Le réseau moderne existe. Mais il ne constitue pas un service public de masse.


Aujourd'hui, les statistiques internationales estiment qu'environ 70 % de la population utilise au moins un service élémentaire d'eau potable. Le chemin reste donc à poursuivre. Mais il n'est plus de même nature.


Quatre-vingt-trois médecins pour tout un pays


La santé exige la même précision.


Le Dahomey possède déjà une véritable organisation sanitaire coloniale. Un rapport de l'OMS pour 1960 recense un hôpital général de 363 lits, deux « ambulances » hospitalières totalisant 381 lits, 31 centres médicaux et 150 dispensaires, soit 196 structures de soins et environ 2 742 lits. La médecine coloniale a également mené des campagnes contre la trypanosomiase, le pian, la lèpre, le paludisme et d'autres maladies infectieuses. Ces réalisations comptent. Mais le même document indique quelque chose d'essentiel : pour toute la population du Dahomey, il n'y a que 83 médecins, dont 21 relevant de l'armée, deux dentistes, 800 infirmiers et 144 sages-femmes. Et, à l'exception d'une école d'infirmiers, aucune structure locale de formation médicale n'existe encore.


Voilà la véritable limite. Le pays dispose de soins. Il ne possède pas encore la capacité de produire lui-même, à grande échelle, ceux qui les assurent. Cette capacité sera l'une des grandes constructions de l'indépendance.


Aujourd'hui, la pyramide sanitaire béninoise couvre l'ensemble du territoire à travers 34 zones sanitaires, de Malanville et Kandi à Natitingou, Djougou, Parakou, Abomey, Lokossa, Porto-Novo, Cotonou ou Ouidah.


Les centres hospitaliers universitaires, départementaux, hôpitaux de zone, centres de santé communaux et formations sanitaires constituent désormais un réseau national. La question n'est plus de savoir si le pays peut former ses médecins. Il en forme. Certains des spécialistes béninois travaillent ou enseignent à l'étranger et sont recherchés dans des systèmes de santé beaucoup plus riches. Le défi est désormais d'en avoir assez, de mieux les répartir et de rendre les soins toujours plus accessibles. C'est un problème de pays ayant construit un système, pas de pays qui n'en possède pas.


Vingt-deux années de vie en plus


Il existe une autre manière de mesurer les progrès sanitaires : non plus compter les bâtiments, mais regarder ce qui arrive aux êtres humains. Les estimations de l'espérance de vie au moment de l'indépendance demeurent imparfaites et varient selon les reconstructions démographiques. Elles se situent néanmoins très loin des niveaux contemporains, autour de la quarantaine d'années selon plusieurs séries historiques.


Aujourd'hui, l'espérance de vie se situe autour de 60 à 61 ans selon les dernières séries disponibles.


Le progrès ne vient pas d'un seul hôpital. Il résulte de millions de vaccinations, de consultations prénatales, d'accouchements médicalisés, de traitements antipaludiques, d'antibiotiques, de chirurgies, de centres de santé, d'améliorations nutritionnelles, d'accès à l'eau et de personnels formés. C'est précisément pourquoi le progrès sanitaire est difficile à photographier. Il se voit moins dans un bâtiment que dans les années supplémentaires vécues par toute une population.


Une économie faite pour exporter, pas pour nourrir


Le legs économique de 1960 est lui aussi très particulier.


Au début des années 1960, l'économie du Dahomey dépend massivement des produits du palmier à huile. En 1960, le pays exporte environ 61 000 tonnes de palmistes et 11 000 tonnes d'huile de palme. Au début de la décennie suivante, les produits du palmier fournissent encore l'essentiel des revenus d'exportation : en 1961, ils représentent plus de la moitié des recettes d'exportation, et leur part atteint jusqu'aux deux tiers ou davantage selon les années. Le coton existe déjà, mais son poids est encore limité. La structure est celle d'une économie de traite classique : produire des matières premières agricoles, les acheminer vers le port, les exporter ; importer en retour une grande partie des produits manufacturés.


Un rapport de la Banque mondiale des premières années de l'indépendance résume cette dépendance : le Dahomey exporte essentiellement quelques produits agricoles tropicaux et importe pratiquement tous ses biens industriels, ses carburants, ses textiles, de nombreux produits alimentaires et ses matériaux de construction.


L'un des héritages les plus durables de l'économie coloniale se trouve peut-être moins dans ce qu'elle produisait que dans ce qu'elle ne cherchait pas à produire : un appareil industriel local, une accumulation de capital et des institutions financières capables de transformer massivement sur place les matières premières.


L'indépendance n'efface évidemment pas cette structure en une nuit. Pendant des décennies, le Bénin continue largement à exporter ce qu'il produit avant transformation. Mais un changement est aujourd'hui visible.


Du coton au vêtement


Le coton constitue presque un résumé de cette transformation.


Une économie de traite demande : combien de tonnes avons-nous exportées ?


Une économie industrielle commence par demander : quelle part de la valeur avons-nous conservée chez nous ?


C'est la logique à l'œuvre dans la zone industrielle de Glo-Djigbé. Les premières unités de la GDIZ transforment sur place coton, noix de cajou et soja. En 2024, le gouvernement indiquait que douze unités étaient déjà opérationnelles et avaient créé plus de 10 000 emplois directs, avec des unités textiles capables de pousser la transformation du coton jusqu'à la filature, au tissage, à la teinture et à la confection. Il faut naturellement distinguer les résultats déjà obtenus des projections gouvernementales. Mais la rupture de logique est réelle.


Le produit qui partait autrefois du port sous forme de matière brute peut désormais quitter le Bénin sous forme de vêtement fini. Ce n'est pas seulement davantage de production. C'est davantage de valeur ajoutée, de savoir-faire et de travail retenus dans le pays.

En 2024, la croissance économique du Bénin atteint 7,5 %, son niveau le plus élevé depuis 1990 selon la Banque mondiale, portée notamment par les services, l'industrie, l'agro-industrie et la construction. Le FMI estime encore la croissance de 2025 à un niveau très élevé, dans une économie dont la structure industrielle se renforce.


Le contraste avec 1960 ne consiste donc pas simplement à dire que le pays est « plus riche ». Il réside dans le type d'économie qu'il cherche à construire.


Être indépendant n'est pas vivre seul


Une dernière confusion mérite d'être écartée. Un pays indépendant ne finance pas tout seul ses routes, ses hôpitaux, son énergie ou son industrie. Il emprunte. Il reçoit des dons. Il accueille des investisseurs. Il coopère avec la France, les États-Unis, l'Union européenne, la Chine, la Banque mondiale, la Banque africaine de développement ou ses voisins.


Cela ne rend pas son indépendance fictive. Toutes les économies modernes sont interdépendantes. La différence essentielle est ailleurs : qui choisit ? Quelle route faut-il construire ? Quel secteur industriel veut-on favoriser ? Quel partenaire choisit-on ? Quel prêt accepte-t-on ? Quel programme scolaire adopte-t-on ? Où construit-on un hôpital ?


Pendant la colonisation, la réponse ultime à ces questions se trouvait dans un système dont la souveraineté était ailleurs. Depuis 1960, ces décisions appartiennent à l'État béninois.


Les Béninois peuvent les approuver. Ils peuvent les contester. Ils peuvent sanctionner leurs dirigeants. Ils peuvent aussi se tromper. C'est précisément cela, l'indépendance.


Ni ligne droite, ni miracle


Les 24 147 jours écoulés depuis 1960 ne constituent évidemment pas une marche régulière vers le progrès.


Le Dahomey indépendant connaît une succession de coups d'État et de crises politiques. À partir de 1972 s'ouvre la longue période du régime de Mathieu Kérékou, puis l'adoption officielle du marxisme-léninisme, les nationalisations, les transformations de l'école et de l'administration. À la fin des années 1980, l'État traverse une crise économique et financière profonde. En février 1990, la Conférence nationale ouvre une transition politique qui conduira à la Constitution de décembre 1990 et au retour au pluralisme. Depuis, plusieurs gouvernements, plusieurs orientations économiques et plusieurs générations se sont succédés. C'est important. Car le Bénin de 2026 n'est pas l'œuvre d'un homme ni d'un régime. Il résulte d'une accumulation de soixante-six années.


Les écoles construites sous Maga ont formé des enfants devenus adultes sous Kérékou. Les enseignants formés dans les années 1970 en ont formé d'autres. Les institutions des années 1990 ont repris des administrations plus anciennes. Chaque génération a reçu quelque chose de la précédente, l'a amélioré parfois, dégradé quelquefois, puis transmis. C'est ainsi que se construit un pays.


Changer d'échelle


À l'échelle d'une vie humaine, les transformations africaines peuvent sembler lentes. À l'échelle de l'histoire, elles sont au contraire d'une rapidité exceptionnelle.


Le Bénin en offre une illustration presque expérimentale.


En soixante-six ans, une population d'un peu plus de deux millions d'habitants est devenue une nation de près de quinze millions.

Un système dans lequel moins d'un enfant sur quatre fréquentait l'école a donné naissance à un pays où plus de 77 000 jeunes se présentent au baccalauréat la même année.


Trois villes principalement alimentées en électricité sont devenues un réseau couvrant la majorité de la population.


Une capitale économique où quelques centaines d'habitants étaient raccordés à l'eau est devenue le centre d'un pays où l'accès à un service d'eau potable élémentaire concerne désormais la majorité de la population.


Un système sanitaire comptant une centaine de médecins et aucune faculté de médecine a donné naissance à un réseau national de formation et de soins.


Une économie qui exportait avant tout palmistes et huile de palme cherche désormais à exporter textiles et produits agro-industriels transformés sur place.


Aucune de ces transitions n'est terminée. Mais c'est peut-être précisément pour cela que leur vitesse est si difficile à voir. Les sociétés européennes ont accompli les mêmes transformations (scolarisation de masse, santé publique, électrification, adduction d'eau, industrialisation, administration moderne) sur des périodes beaucoup plus longues. Le Bénin tente de les mener en quelques générations, souvent simultanément.


Le 24 147e jour


Aucun de ces progrès n'est tombé du ciel. L'histoire, d'ailleurs, n'a rien d'une singularité béninoise : nombre d'anciennes colonies, en Asie comme dans les Amériques, ont fini par dépasser les puissances qui les avaient administrées. En Afrique, il n'aura fallu que deux générations pour que la souveraineté politique soit reconquise. Au Bénin, le 1er août 1960, c'est le lieutenant Mathieu Kérékou, aide de camp du président Hubert Maga, qui hisse le premier drapeau du Dahomey dans la cour du Palais du Gouverneur de Porto-Novo, devenu depuis le siège de l'Assemblée nationale — un souvenir qu'il a lui-même confié, avant sa mort, dans le documentaire "Raconte-moi l'Indépendance". C'est ce que Aimé Césaire partageait, en 1977 à Fort-de-France, avec son ami Léopold Sédar Senghor : une « Afrique tout autre, l'Afrique rétablie dans son droit et dans sa dignité, l'Afrique maîtresse de ses destinées, l'Afrique libre ».


Restait à savoir ce que ce continent et ce pays allaient faire de cette liberté reconquise. Deux générations supplémentaires ont pris ce relais, et ont sauvé un continent qu'on leur avait rendu exsangue. Quoi qu'il reste à accomplir, l'enfant né à minuit une le 1er août 1960 et celui né à minuit une aujourd'hui n'ont pas la même vie devant eux : leur espérance de vie à la naissance est passée de 38,8 à 60,8 ans. Ils ne sont plus deux millions, mais quinze.


Et depuis une dizaine d'années, à la dignité s'est ajoutée la fierté. Ce que la génération d'aujourd'hui construit, c'est un socle économique souverain; l'économie n'étant, au fond, qu'une métaphore de la force que révèlent par ailleurs les arts, les traditions, les langues et les spiritualités du continent. Une métaphore éloquente, cependant.


Les empires seraient-ils si fragiles ?


Les colonisations, aussi anciennes et puissantes fussent-elles, si éphémères — celle des Amériques, celle de l'Asie, celle du Bénin ?


Ou, plus simplement : le génie des peuples ne serait-il pas, tout simplement, universel ?





Sources et pour aller plus loin


ANIGNIKIN, Sylvain C., « Les élites africaines et l’indépendance : le cas des “évolués” du Dahomey (Bénin) », Outre-Mers. Revue d’histoire, 2010.Sur la formation des élites dahoméennes, la presse politique, le Récadère de Béhanzin et l’émergence de la revendication d’indépendance.


FALL, Babacar, Le Travail forcé en Afrique occidentale française (1900-1946), Karthala, Paris, 1993.Une référence sur les prestations, réquisitions de main-d’œuvre et différentes formes de travail contraint en AOF jusqu’à leur abolition en 1946.


GARCIA, Luc, « L’organisation de l’instruction publique au Dahomey, 1894-1920 », Cahiers d’études africaines, vol. 11, n° 41, 1971.Une étude particulièrement précise sur les écoles missionnaires, la création de l’enseignement public colonial et les effectifs scolaires du Dahomey.


MOUMOUNI, Abdou, L’Éducation en Afrique, Présence Africaine, Paris, 1964.Ouvrage majeur sur l’école coloniale, son évolution après 1945 et l’état de l’enseignement africain au moment des indépendances.


Service de la statistique du Dahomey / INSEE, Enquête démographique au Dahomey, 1961.Une source essentielle pour saisir le pays au lendemain de l’indépendance : environ 2,1 millions d’habitants, structure de la population, scolarisation et fortes disparités entre garçons et filles. Consulter l'enquête numérisée par l'IRD


Organisation mondiale de la santé (OMS), rapports statistiques et sanitaires consacrés au Dahomey, 1960-1961.Ils permettent notamment de documenter le réseau sanitaire, les 2 742 lits recensés en 1960, les personnels de santé en 1961 et les premiers programmes d’adduction d’eau. Archives numériques de l'OMS


Organisation des Nations unies, Commission économique pour l’Afrique, études sur les ressources et la production électriques en Afrique, années 1960.Sources des données sur les centrales de Cotonou, Porto-Novo et Parakou et sur les 9,6 millions de kWh produits au Dahomey en 1960. Bibliothèque numérique des Nations unies


Banque mondiale, rapports économiques sur la République du Dahomey puis séries statistiques consacrées au Bénin, années 1960-2026.Pour l’évolution de la population, de l’espérance de vie, des infrastructures, de l’électricité, de la structure économique et de la croissance. Données de la Banque mondiale – Bénin

 
 
 

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